Loïc Gignoud, fondateur d’Abraxas, tatoueur et pierceur depuis 30 ans
En tant que tatoueur, te considères-tu comme un artiste ?
C’est difficile à dire. Je suis vraiment de la vieille école, je ne défends pas un style particulier. Je peux m’inspirer de plein de styles différents et les reproduire si on me le demande…
Je mets mon talent au service de la personne et je vais essayer de sublimer son idée… le top c’est quand elle te dit « c’est encore plus beau que ce que j’imaginais » : c’est que là, tu as réussi à mettre des effets « tattoo » de-ci de-là, pour que le truc vieillisse bien, qu’il soit beau. Après, dire « je suis un artiste » je trouve ça peut-être un peu présomptueux… Je viens d’une génération où, à l’époque, quand j’avais 20 ans, on défendait « l’anti-artiste ». On ne voulait pas de « star ».
C’est le mot qui te dérange ?
Dans la mesure où je dessine sur la peau de quelqu’un, que je prends ma machine et que je tatoue, forcément, il y a une création artistique. Mais ce qui me dérange avec ce mot, c’est que parfois dedans, il y a trop d’ego. Alors on n’arrive plus à se mettre à la portée de la personne, même parfois, on va leur « imposer » un style… C’est super, mais après c’est le client qui va vivre avec la pièce, et pour moi c’est important que la personne le vive bien.
« Pour moi, c’est un artisanat d’art ».
Disons que c’est un artisanat d’art. Les pièces sont vivantes, elles ne vont jamais se figer. A chaque fois que le bras bouge, la pièce va bouger et évoluer aussi… Je réfléchis sur le fait qu’elles soient en mouvement, et que la personne ne se lasse pas de son tattoo…
Il y a l’aspect créatif et l’aspect intime…
Oui, il y a une connexion avec la personne. Il faut un grand sens de l’écoute. Un tatouage réussi, c’est un tatouage où on a un bon accueil, où un feeling va se faire. Ça ne se fait pas avec tout le monde, parfois le feeling ne passe pas, faut pas forcer non plus. C’est pour ça que j’aime bien rencontrer avant la personne que je vais tatouer.
Il y a des gens que tu vois de façon récurrente, donc tu finis par les connaître. Ça fait 30 ans que je tatoue, donc j’ai beaucoup de clients qui deviennent des amis aussi, et que je suis au fil des années. La liaison est là, il y a quelque chose de très intime.
Il y a de l’intime aussi parce que, souvent les moments où on se fait tatouer sont des moments clefs de notre vie (la perte d’un proche, des naissances etc). Et nous on est là, dans ces moments-là.
Comment tu t’es lancé dans cette voie ?
Moi, je suis rentré dans un magasin il y a 30 ans de ça, et j’en suis jamais sorti ! Ça s’appelait TTDM, dans l’univers gay (mais pas que), un peu underground, un peu SM. C’est là que j’ai appris : d’abord le piercing avec Sylvain, et puis il y avait un monsieur qui s’appelait Dan, qui m’a appris à tatouer. Ce sont mes deux parrains dans le métier.
Et la transmission ?
À l’époque c’étaient des loulous, on venait plus de l’école de la rue que des écoles d’art ! Au départ, l’art du tatouage, c’est un art de la rue. Aujourd’hui, c’est une autre approche. De plus en plus, on a des jeunes qui sortent d’écoles, qui vont pousser des styles différents. On a une explosion du monde du tattoo et c’est génial, c’est beaucoup plus créatif qu’il y a 20 ou 30 ans, ça évolue. J’ai formé des apprentis au travers de ma carrière et encore aujourd’hui. On a repris un peu le même principe que chez les Compagnons : c’est le dernier qu’on aura formé qui va redonner les infos au suivant, sous le contrôle de la personne au-dessus, qui, elle, va vérifier qu’il a tout compris. On a des gens qui sont passés par le salon et qui partis travailler un peu partout dans le monde. Dans le temps on avait un précepte : quand l’apprenti part du salon, il va pas traverser la rue. Il change de ville… c’étaient des codes d’honneur de tatoueurs, des choses qui tombent peut-être un peu en désuétude. C’est peut-être ce qui me chagrine un petit peu, entre le moment où moi j’ai commencé, et aujourd’hui…
C’était mieux avant ?
Quand il n’y avait pas encore internet, c’était beaucoup plus difficile, l’accès au matériel et tout ça… Nous, imagine, on soudait nos aiguilles ensemble sur une tige pour pouvoir ensuite tatouer. Les pigments, ils arrivaient en poudre, il fallait les diluer etc… On allait chercher notre matériel chez les médecins, les infirmières, on prenait du matériel dérivé. Les alimentations, c’était pas fait pour ça, c’était une alimentation stabilisée, donc… on savait bricoler beaucoup plus. Maintenant tout arrive « tout fait » : les systèmes de cartouches à enlever, tout le côté réglage des machines… contrairement au coil (même si je pense qu’il y aura un gros retour au coil, parce que c’est la base du tattoo). Moi je continue à travailler avec des coils.
Depuis plusieurs années, le « marché » du tatouage s’est largement développé, les salons se multiplient comme des petits pains…
Ça, c’est la partie émergée de l’iceberg. Il y a aussi tous les tatoueurs « la kour », les gars qui bossent en louzdé dans des appartements, qui font de la concurrence déloyale parce qu’il n’y a pas de TVA. Ils n’éliminent pas leurs déchets aux risques infectieux, ils n’ont pas forcément les locaux adéquats, il n’y a pas de traçabilité sur l’encre et les aiguilles, ce qui est imposé aux professionnels déclarés… C’est vrai que le monde du tattoo rencontre une crise en ce moment. On voit aussi une explosion de la « tattoo industry », avec tout le matériel jetable et le fait qu’il n’y ait plus besoin d’autoclave. Ça a favorisé la multiplication des salons. Ici comme en métropole d’ailleurs. Tu vois, à Paris, on a recensé 80 salons de tattoo sur le seul 11e arrondissement ! Je regrette juste qu’avec à peine 3 jours de stage « hygiène » obligatoire, on puisse ouvrir un salon… C’est pas assez, on devrait exiger un peu plus, je pense.
Le tattoo : produit de consommation ?
Ya des tendances comme ça, de petits dessins, qui se répandent sur la terre entière comme une traînée de poudre… Parfois tu fais un Guest à l’autre bout du monde et tu te retrouves à faire exactement les mêmes motifs que chez toi ! C’est l’effet de masse. C’est peut-être un point commun à plusieurs courants artistiques et culturels. Au départ on a une partie de la population qui est beaucoup plus underground, qui va être un peu le moteur, qui va faire avancer les choses. Et ensuite la mode s’en empare… la masse de la population veut un truc un peu « cool »… Mais l’élan n’est pas là au départ, ça ne vient pas d’un désir d’être « mainstream », bien au contraire.
Le tattoo à la base, c’est du street art, ça vient de la rue, et puis au fur et à mesure, ça s’est ouvert. Aujourd’hui des gens qui ne voulaient pas venir au tattoo à la base, y viennent. Par exemple, des dames qui viennent après des cancers du sein, faire des recouvrements de cicatrices, etc. On a vraiment une ouverture complète là-dessus, on juge beaucoup moins sur le tattoo. D’ailleurs à la Réunion, on est encore un peu plus libre là-dessus qu’en métropole, parce que les gens montrent leur corps plus facilement. Le rapport au corps est intéressant ici, notamment sur la taille des pièces. On va se lâcher plus facilement, faire des grosses pièces… C’est génial.
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