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« Guetter la pétillance de l’œil »

Kalil, fondateur de Kalil Tattoo Family Réunion, tatoueur depuis 7 ans.

Pourquoi le tatouage ?

Parce que je viens d’une famille de tatoueurs. Mon père est tatoueur depuis plus de 20 ans, il a été rejoint très tôt par mon frère, ensuite par ma sœur qui s’est mise au piercing. Moi, je dessinais tout le temps. Je suis devenu formateur en anglais, mais au bout de 5 ans, j’avais la sensation de m’enfermer dans un truc, que chaque jour qui passait était une occasion perdue. Je me disais « c’est dommage, j’ai l’impression d’avoir un potentiel artistique ». Comme si le temps filait dans le sablier…

Aujourd’hui, il n’y a pas un adulte qui ne travaille pas au sein de la Kalil Tattoo Family. On a un salon à la Réunion mais aussi un à Rennes.

Comment se sont passés tes débuts ?

Au début, je rentrais régulièrement en métropole pour apprendre les basiques. Bon, je les connaissais déjà : j’ai baigné là-dedans… C’est juste que je ne prenais pas l’aiguille, mais je dessinais déjà. Après, quand tu changes de medium, il y a un temps d’adaptation, évidemment. Par exemple si je me mets à la sculpture demain ça va pas être terrible, hein… Mais c’est vrai, il faut le temps d’appréhender le medium.

« c’est de l’être vivant »

Ce qui est dur avec le tatouage, c’est que c’est de l’être vivant. Donc ça peut être très repoussant au départ, parce que le taux de stress est énorme. Surtout que j’ai démarré à une époque où il n’y avait pas encore le confort technologique qu’on peut avoir maintenant, au niveau des machines, de l’IPad, etc… tu pouvais vite passer des heures sur un dessin et te dire « ohlala j’m’en sors pas, je m’enferme dans un truc » … Et puis après quand tu commençais le tatouage, t’avais le stress, parce que t’avais ce côté indélébile de ce que t’allais faire.

Donc oui, il faut quand-même persister quoi… au début c’est violent parce que tu mouilles la chemise, à chaque fin de tatouage, j’te jure ! tu tatoues une demi-heure, t’en peux plus, tellement la fatigue nerveuse est importante. Maintenant ça va mieux, évidemment.

Grande exigence ! et la peur de rater ?

Pas content de mon travail, je le suis rarement. Toujours, en le regardant, je me dis j’aurais pu faire ci comme-ci ou ça comme ça… C’est un peu « la maladie de l’artiste », qui n’est jamais content de ce qu’il fait… mais rater un tatouage, non c’est rare, parce que c’est pas un processus où tu te jettes dans le feu. Un bon tatoueur, il a une méthode de travail, un protocole. C’est un enchaînement de choses simples. Il faut juste savoir décomposer le puzzle et respecter les étapes dans le bon ordre. Normalement à la fin ça donne quelque chose de réussi. C’est le stress qui fait rater les tatouages, puisque quand on stresse, on n’aime pas la situation : on veut qu’elle s’abrège le plus vite possible, on veut que ça se termine. Plus tu stresses, plus tu accélères, et plus tu rates.

La maladie de l’artiste ?

Je ne peux parler que de mon propre cas. Avant toute chose, je dirais que nous sommes des artisans, ça c’est évident. En fait, je ne sais pas trop ce que ça veut dire, « artiste ». Pour parler de moi, je dirais que j’essaie de donner le meilleur de moi-même et que le regard des autres est important, tout comme la validation par mes pairs… C’est à la fois une recherche de perfection et une malédiction, parce que du coup, t’es toujours dans cette « quête de » … T’es jamais vraiment « arrivé », et toujours en recherche. J’aurais du mal à m’autoproclamer artiste. Je me considère plutôt comme quelqu’un qui essaie de faire de son mieux.

Ton rapport à la création ?

C’est comme quand tu fais de la musique. Une partition : il y en a qui vont la jouer, et puis bon, voilà… T’en as d’autres qui vont jouer exactement la même, et tu vas trouver ça magnifique. Des fois, tu peux trouver le son plus texturé, ou plus crade, y trouver une forme de poésie, ça va te faire « quelque chose » … Je fais beaucoup au feeling et à la vibration. Quand un dessin me fait « quelque chose », j’essaie d’arrêter là.

C’est souvent l’artiste lui-même qui tue son dessin en fait… ça arrive tellement de fois. Heureusement on a les tablettes maintenant, ça permet de reculer quand on a été trop loin. C’est tellement plus pratique.

Tu as une formation en dessin ?

Steve Huston disait qu’un artiste, c’est un enfant qui dessine et qui ne s’arrête pas en grandissant. Je n’ai jamais arrêté de dessiner et c’est ça, ma formation.

Je trouve qu’à travers mon art, on voit que j’ai 37 ans. On voit qu’il y a des choses plus importantes pour moi, dans mon dessin, que d’autres. Ces choses évoluent avec l’âge. Avec le temps et la pratique, j’ai davantage en tête certaines règles de design, d’organisation des valeurs, de proportions, de contrastes, de profondeur…. Ça je l’ai appris en autodidacte. Je me disais toujours « tu verras, demain c’est mieux » parce que tu progresses, ton style s’affine et ça va être plus « compressé » … et non, pas du tout, il y a toujours de la remise en question.

Tes influences ?

Mes influences en dessin, c’est que des mecs qui ne sont pas du tatouage (dont Huston), sauf un, qui s’appelle Dave Koenig. C’est un tatoueur que j’adore vraiment. C’est vraiment lui qui m’a donné envie d’aller là-dedans. En voyant son travail j’ai dit « là, oui ».

Dans les influences, les gens me disent parfois « Enki Bilal » en voyant ce que je fais, ou alors Hugo Pratt, des choses très « BD », très « illustration ». C’est peut-être parce qu’à la base, je ne viens pas trop du tatouage. Quand j’ai décidé de me former, j’ai essayé de garder ma différence. Parfois, ça me plaît et des fois, ça entraîne le doute. C’est comme si une partie de moi se demandait « est-ce que c’est bien ? » et disait « fais plus comme les autres ». Et puis il y a une autre partie, plus instinctive, finalement, qui elle, n’arrive pas à composer autrement que comme je fais. Ça fait des nœuds à la tête !

Toujours cette dimension « sensible » …

Oui, dans le rapport à l’autre. Je ne me considère pas comme artiste, mais plus comme un « séducteur », dans le sens où je veux déclencher le coup de cœur chez la personne. Je veux guetter la pétillance dans l’œil au moment où je présente le dessin qu’on m’a demandé. C’est pour ça que je ne me vois pas comme un très bon « flasheur ». J’aime bien que la personne me dise « je vois ça », que moi, je le lui cuisine et que, quand je le sors, le client soit touché, emballé. C’est vraiment le plus important.

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