Prix spécial au restaurant ou encore promotion de l’happy hour… On en a vu des offres spéciales du 20 décembre qui nous ont fait se demander : que signifie pour nous cette célébration, 176 ans après l’abolition de l’esclavagisme ? Nous sommes allés à la rencontre de Françoise Vergès, politologue réunionnaise et militante décoloniale pour parler de la Fêt Kaf’ : ce qu’elle a été pour la Réunion, ce qu’elle est aujourd’hui et ce qu’elle devrait être pour les générations futures.
Le 20 décembre est férié depuis 1983 qu’est-ce qui explique qu’il ait fallu attendre tout ce temps pour que l’État fasse de cette date un jour férié ?
Il arrive si tardivement parce qu’en hexagone, il y a eu peu de conscience de l’importance de l’esclavage colonial dans la formation de la société, du pays et des lois pendant très longtemps. C’est quelque chose qui me frappe quand je suis en France dans les années 90 : l’incroyable ignorance. Et il y aussi l’attitude l’État qui pendant longtemps résiste à la reconnaissance de l’esclavage. Lorsqu’il le fait, c’est d’une manière de ne pas se mettre en danger, avec un double discours à la fois de condamnation morale et aussi de réconciliation, ce qui permet de ne jamais remettre en cause profondément le système.
À la Réunion, y avait-il autant d’ignorance sur le sujet ?
À la Réunion et dans les Antilles, il y avait dès les années 50-60, un discours sur l’importance de l’esclavage et de son héritage. Le sujet est abordé par des intellectuels et le Parti Communiste Réunionnais (PCR). En 1983, la reconnaissance du 20 décembre à la Réunion ne signifie pas qu’il s’organise des fêtes officielles, au contraire la préfecture ne s’en mêle pas, et cela reste confiné à des milieux militants, comme des congrès du PCR.
C’est à partir de la loi Taubira en 2001 que les villes ont commencé à organiser les célébrations.
“On est passé de quelque chose de très revendicatif à quelque chose de plus en plus vidé de son sens, tourné vers la fête et la festivité…”
On est maintenant dans des célébrations dans le culturel et la mémoire, tout comme dans l’hexagone. Cela provoque un éloignement de l’aspect politique de la date. Il y a de moins en moins de question sur la survivance de l’esclavage colonial à la Réunion. On ne se demande plus : ça veut dire quoi l’esclavage ? Qu’est-ce que c’est la liberté, l’égalité ? La liberté n’a pas été accordée pendant des siècles à de nombreuses personnes, qu’est-ce que cela provoque ? Pourquoi cela dure quatre siècles alors que les révoltes n’arrêtent pas et qu’il y a des contestations en Europe ? Comment on fabrique du consentement à l’injustice ?
Que serait la célébration du 20 décembre si on souhaitait lui redonner un contenu politique ?
Cela signifierait un bouleversement profond. Déjà, on ne célébrerait pas juste un jour par an et il faudrait se demander : qu’est-ce que le 20 décembre représente vraiment ? Est-ce que c’est juste un moment pour se souvenir pendant une journée de l’esclavage, des ancêtres qui ont été enchaînés, battus ? Quelle est la résonance de cette histoire dans la vie de tous les jours à la Réunion ?
Un hommage aux ancêtres est important, mais nous vivons aussi dans le présent, donc ce présent là il nous dit quoi ?
Et comment on pousse à se poser ces questions-là, par l’éducation par exemple ?
Effectivement, il faut se poser la question de comment on raconte cette histoire pour que ce ne soit pas une histoire d’écrasement ou de honte. La conception de la société réunionnaise, l’invention de la langue créole, de la cuisine, du savoir, ce ne sont pas les propriétaires d’esclaves, mais le peuple qui a créé tout cela.
Il y a une richesse qui a été transmise par les résistances qu’il faudrait mettre en avant. Il y a constamment eu des luttes à la Réunion : le grand marronnage, le petit marronnage, une guerre armée contre les marrons… Les luttes n’ont jamais cessé et l’injuste a constamment été combattu. En France, l’éducation manque et c’est en partie dû au fait qu’il y a une peur de la remise en cause profonde de ce que c’est la France esclavagiste. C’est cette même peur qui fait que même dans les lois, la question de réparation est constamment écartée.
La réparation ?
La réparation, c’est une transformation du régime économique et social du monde dans lequel on vit. Il y a plusieurs formes de réparations et elles doivent être pensées avec les descendants de personnes esclavagisés. Les réparations publiques seraient de s’attaquer au racisme, installer une égalité structurelle, l’égalité à la terre aussi…
Ce sont des questions centrales avec l’actualité internationale. Pensez-vous qu’on arrive à un tournant ?
La Palestine a mis à jour que la colonisation n’est pas une question du passé, c’est une question politique d’aujourd’hui. Avec la Kanaky, on voit que la France est toujours un état colonial. Il y a une prise de conscience très forte, notamment chez les jeunes qui cherchent à comprendre, avoir des informations et lisent du Césaire ou encore du Angela Davis. Le monde colonial n’a pas disparu et il y a de plus en plus de luttes contre cette violence. Parce que la colonisation avec ou sans intervention militaire est forcément violente. La colonisation, c’est la dépossession. Et c’est notre présent.
Portrait d’une femme volcanique

Si on a discuté avec Françoise Vergès de l’abolition de l’esclavage, c’est parce que sa trajectoire académique et politique font d’elle une experte.
L’autrice a consacré de nombreux ouvrages sur l’esclavage et l’après-vie de l’esclavagisme, notamment Abolir l’esclavage : une utopie coloniale sorti en 2001, L’homme prédateur: ce que nous enseigne l’esclavage sur notre temps paru en 2011, ou encore Exposer l’esclavage : méthodologies et pratiques publié en 2013. Elle a aussi été présidente du Comité Nationale pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage de 2008 à 2013. Cette fonction fait qu’en 2010, elle gagne la distinction de Chevalier de l’ordre de la nationale pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage. Aujourd’hui elle est professeure consultante de sciences politiques de l’université de Londres.
- Interview : Léa pour l’azenda
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