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C’est beaucoup et c’est rien

Lecture | Hippolyte | « Le murmure de la mer » | Ed. Les Arènes BD | 2024

Une fois n’est pas (encore) coutume, aujourd’hui, c’est d’un bouquin que j’ai envie de parler. « Le murmure de la mer », d’Hippolyte, est un « gros » roman graphique et « petit » bijou de poésie, un témoignage poignant, désarmant, vibrant d’espoir et d’humanité. Un livre à mettre entre toutes les mains, des pensées à naître ou à mûrir dans les esprits de tous bords… Bref c’est un truc qui fait du bien, et vu le sujet, je ne l’aurais pas forcément parié d’emblée.

Ça va bien se passer…

Les migrants en Méditerranée : le sujet peut faire peur. Souffrance, misère, mort, sans parler des polémiques et potentielles engueulades autour du repas de famille. Jamais loin, la politique, sur fond « d’extrême droitisation » de l’Europe, de déshumanisation générale transformant des gens en chiffres, des vies et des chemins en « problématiques ». « Mais les migrants ceci », « mais les frontières cela » … « Choisis ton camps, camarade » … et au milieu, une potentielle énième claque, une énième pelletée de fumier qui nous fait parfois penser que le monde est foutu… Un des pires sujets du moment ! Ce reportage va-t-il, tout utile et nécessaire soit-il, me filer mal au bide, m’ouvrir de force les yeux sur l’insupportable, me faire sombrer dans une impuissante révolte ? Possible. Mais il promet autre chose, une indéfinissable douceur sortie d’on ne sait où, peut-être des traits, des couleurs. Une sorte de candeur.

Bref, le « murmure de la mer » m’appelle, et c’est avec l’espoir d’y trouver un peu d’espoir, justement, et aussi un vécu, un témoignage humain, que j’en soulève la couverture.

Le pitch

« Une immersion d’un an sur un bateau de SOS Méditerranée ».

« Écoutez la méditerranée, écoutez-la bien. Regardez-la, regardez-la bien.

Ne percevez-vous pas, répercuté de vague en vague, le murmure ténu de milliers de vies glissant sur ces eaux bleues et limpides. Un murmure si fragile que souvent il s’éteint, avalé par les flots. À bord de l’« Ocean Viking », le navire de sauvetage de SOS Méditerranée, on vit au quotidien avec ce murmure, ces mots portés par le vent, ces vies qui risquent tout pour la traversée. On le guette, on l’attend, on l’espère même. Car entendre le murmure, c’est pouvoir tendre la main. Sauver. Un impératif d’humanité. Quitte à se voir reprocher de « sauver trop de vies ».

Paru cette année aux éditions des Arènes, « Le murmure de la mer » est une BD de 224 pages, entre le documentaire, le carnet de voyage, le reportage et le projet artistique.

L’auteur

On ne présente plus Hippolyte… Mais quand même :

Entre notre caillou et les quatre coins du globe, il invente des mondes et/ou témoigne de celui dans lequel nous vivons.

« Faiseur d’histoires » : ses BD et albums, sont régulièrement salués par le public et par la critique. Quelques titres ? « La Fantaisie des Dieux » (Les Arènes, 2014), « Les Ombres » (Phébus, 2013), « Incroyable ! » (Dargaud, 2020) et « Mademoiselle Sophie ou la fable du lion et de l’hippopotame » (Dargaud, 2023).

« Observateur du temps présent » : voyageur engagé, il collabore avec de nombreux journaux et magazines (‘Le Monde’, ‘L’Obs’) et publie régulièrement depuis 10 ans des BD Reportages pour la ‘Revue XXI’, dont « Les Enfants de Kinshasa » pour lequel il a été le premier auteur de bande dessinée sélectionné pour le Prix Albert Londres.

Dessinateur, photographe, BD-reporter, performer, Hippolyte est aussi un affichiste connu à la Réunion, avec des séries consacrées aux grandes figures de la musique, via le collectif Contrebande, ou encore aux sites mythiques de la Réunion, via « L’Affiche d’une Île ».

En bref, vous l’aurez compris, Hippolyte est un gars qui s’exprime avec ses mots, avec ses crayons, et partage ce qu’il perçoit de ce monde, en faisant attention à ce qui est beau, partout.

Vogue la galère

L’auteur a eu la gentillesse de prendre le temps d’une discussion, ma foi très riche et éclairante… et parfaitement impossible à retranscrire entièrement, à moins de pondre un article de 10 pages ! (Je vous encourage donc à aller vous-mêmes le rencontrer, dès que l’occasion vous aurez !)

D’abord, cette aventure auprès de SOS Méditerranée a été semée de ralentissements, d’attente, de frustrations, en pleine « crise » COVID (en plus !). Pour y aller, il aura fallu le vouloir très fort… La question se pose : qu’est-il allé faire dans cette galère ?

« Je vais sur des trucs où je manque de compréhension et d’info. Sos Méditerranée le fait, elle en donne sur le factuel. En général, les informations que je trouvais sur le sujet manquaient « d’humain » : qu’est-ce qui anime les gens de SOS ? Qui sont-ils ? » C’est ce qu’Hippolyte voulait creuser. « Si tu ne vas pas sur un bateau d’ONG, tu ne vois pas vraiment ce qui se passe. J’avais envie d’aller sur place et de prendre le temps de raconter ». Quant au bonus « COVID », qui a largement compliqué les choses, Hippolyte a fini par y voir « une chance » d’en « raconter encore plus de l’état du monde ». Une occasion aussi, finalement, d’approfondir son reportage : « au départ, je pensais aux sauveteurs, mais avec cette attente qui s’est imposée, j’ai pu rencontrer et découvrir aussi ceux qui œuvrent à terre. Quand on regarde la société civile, on y voit une magnifique humanité ».

L’angle juste

Il choisit celui des émotions : « celles des sauveteurs, les miennes aussi. C’est un angle plus juste. Si tu n’en parles pas, tu ne touches pas les gens ». En effet, quoi de plus universel (et donc de plus compréhensible) que l’émotion ? C’est dans cette humilité et la justesse de ce regard qu’Hippolyte témoigne aussi de l’« inimaginable » : « Je suis un occidental qui s’adresse à des occidentaux… même si je comprends ce que ces gens ont vécu, je ne pourrai jamais l’imaginer. »

Un regard juste, toujours, un témoignage pour sensibiliser à une réalité (oui, des gens se noient, des gens se battent pour éviter ça, et toute cette énergie au fond, est une question de vie et/ou de mort) … Certes, mais Hippolyte n’est pas convaincu par la méthode de la claque. « Il faut que ce soit entendable, digérable ». Envoyer des pelles de désespoir, ça n’est pas forcément efficace. C’est humain : quand on prend une claque, ensuite on garde ses distances. Ce livre, au contraire, « rapproche » en gardant le cap sur la dignité, l’espoir et l’envie de vivre… sur l’humanité.

« Magnifique Humanité », évidente et complexe, multiple et commune à la fois : c’est elle que l’on reconnaît dans cet homme sorti de l’eau, tenant dans sa main un cadeau pour sa femme, dont il ignore même si elle est encore en vie, et où. On la reconnaît dans cet enfant et sa licorne, ce bébé rescapé… dans les comportements, gestes et silences. Dans ces sauveteurs aussi, déployant leur force tirée de leurs propres blessures à réparer, faisant avec ce qu’ils sont, peinant parfois à exister en dehors de ces « missions », ou ailleurs qu’en mer… En fait, on la reconnaît partout, et on ne peut qu’en faire partie.

« Sauver nous sauve »

L’expérience qu’il a vécue a forcément laissé des traces. Comment continuer à vivre sa vie, avancer après ça ? « J’étais brisé après ça… Je me disais que je ne sauvais plus de gens… Tu rentres, et le sauvetage suivant, c’est 120 corps qui flottent… Je devrais y être, et en même temps, ça ne changerait rien… ».

« Je pensais que j’allais changer le monde mais on ne peut pas tout faire. On peut faire un peu. Témoigner, sensibiliser, porter attention aux migrants, comprendre avant de juger… Il y a des trucs qui me démontent, et je n’ai pas de prise dessus… mais j’essaie de donner de la voix à ceux qui n’en ont pas : c’est beaucoup et c’est rien ».

« Niaiseries », direz-vous ? Eh bien non, perdu ! « Moralisateur » ? Encore perdu ! Le plus beau, dans cette affaire, c’est que rien ne verse jamais dans le mielleux, le pathos, ou le rageux. C’est un reportage sérieux, dense, chargé d’informations et d’émotions simplement dites ou insufflées, de la poésie touchante, bienfaisante et sans chichis. Hippolyte se garde bien de donner des leçons et laisse qui veut, penser ce qu’il veut (mais penser, c’est déjà quelque chose, non ?). Les mots de la préface disent exactement ce que vous trouverez dans ces pages : « une candeur absolue et une lucidité terrible sur le monde ». C’est sur ceux-là que je vous laisse. Puisse le murmure parvenir jusqu’à vous !

Pour poursuivre l’aventure :

Lalou

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