Lecture | Eurydice | Lou Lubie et Solen Guivre | Ed. Delcourt | 2024
Aujourd’hui, c’est BD. Celle-ci a pour scénariste Lou Lubie, BDiste péi qui a depuis longtemps sauté la mer et « rayonné » par son talent dans la cour des grands. Une bonne douzaine de livres déjà à son actif, elle collabore cette fois avec l’illustratrice Solen Guivre à une adaptation du mythe d’Orphée et d’Eurydice. Subtil, utile et bien beau dépoussiérage !
Quoi ?

C’est l’histoire d’une femme…
Si je vous dis « Orphée », ça vous parle plus, probablement, qu’ « Eurydice », non ? le premier, c’est le gars, la deuxième, c’est la fille. De filles, de femmes, il est justement question. L’adaptation ne se gêne pas pour renverser certains positionnements, présentant la gent féminine comme moins passive, plus résolue, plus déterminée que ce qu’on a l’habitude de voir dans les histoires anciennes. Eurydice a le premier rôle, celui d’une femme qui prend sa liberté, fait ses choix, va là où elle a décidé d’aller, gère ses blessures tant bien que mal. Elle échappe au destin qui avait été choisi pour elle, du moins sur le plan sociétal (sur le plan divin, là, je donne ma langue au chat…).

Eurydice échappe aussi aux clichés de la femme « forte » caricaturale : traumatisée, peut-être un peu dingue, autodestructrice voire carrément suicidaire… mais déter’ !
Tous les personnages sont ainsi justes et nuancés, et mon coup de cœur revient à la muse Calliopé, autre splendide figure féminine, naviguant entre responsabilité familiale, sororité et rébellion sociale, danseuse au corps « dodu », artiste et femme aussi sensuelle que tiraillée par les diktats liés au corps. Magnifique.
Sur fond d’arnaque à grande échelle…
L’intrigue se déroule dans une cité de papier érigée au milieu d’un désert, dont la prospérité se base elle-même sur un mythe… et la crédulité de ceux qui espèrent le salut de leur âme. En d’autres mots, un décor en carton, une arnaque, montée et protégée par ceux qui exploitent et profitent de l’espoir ou de l’illusion. Tout un symbole !
Qu’on ne s’y trompe pas : « Eurydice » s’appuie sur un mythe, mais regarde la réalité des choses bien en face. Tout en subtilité, sans jamais verser ni dans le cliché, ni dans le pathos, ni dans l’euphémisme ou la pudibonderie, le livre soulève des sujets réels et actuels. Le corps des femmes, encore et toujours considéré comme un objet (les fameuses normes et standards, sorte de perfection arbitraire et inatteignable), que l’on possède et dont on dispose (les viols d’Eurydice par le prince), en est un.
Autre questionnement actuel : le remplacement de l’humain par la « technologie » ou l’artificiel, aussi bien pour satisfaire aux fameux canons de beauté, que pour engranger plus de profit en se passant de travailleurs… et d’artistes.
L’univers graphique
Le temps d’entrer dans les premières pages et cest bon : le mélange « désert/papier blanc/onirisme » souffle littéralement le vent dans tes cheveux. On s’y croit. La ville est habitée, les personnages très justement expressifs, le mouvement est partout (les scènes de danse et de chant sont habilement rendues, chapeau…). Les pages révèlent une grande profondeur, tant dans la composition que dans les couleurs. Le tout respire d’une poésie à la fois grave, sensuelle, trouble et lumineuse. Les références, tirées de multiples cultures et époques, se marient de façon très efficace. Bref, on se balade dedans comme si on y était : l’univers graphique de cette histoire lui va comme un gant.
Les inspirations et recherches de l’illustratrice sont d’ailleurs brièvement explicitées à la fin de l’ouvrage : éclairante attention, qui met en lumière tout le travail de réflexion réalisé en amont par les deux artistes.

Résolument moderne, donc, sans pour autant perdre la profondeur et la richesse symbolique que permet le mythe, « Eurydice » est un bouquin diablement intelligent qui se lit vite et qui donne à penser longtemps. Les illustrations y sont aussi pour quelque chose : on s’y laisse volontiers plonger et une fois ressorti, elles accompagnent encore les rêveries.
Qui ?

« Lou Lubie est autrice de bandes dessinées. Ses romans graphiques parlent d’émotions, de rapport à soi et de sujets de société. Originaire de l’île de la Réunion, elle y publie ses premiers ouvrages (Océan Editions, Epsilon Editions), avant de se faire connaître en France métropolitaine avec Goupil ou face (Ed. Delcourt).
Passionnée par le numérique, elle a fondé le Forum Dessiné (www.forum-dessine.fr), un site communautaire de dessin. Depuis 2008, ce site, toujours actif, a accueilli 3.000 dessinateurs et 350.000 dessins.
Aujourd’hui, elle continue d’explorer des sujets très actuels, des contes de fées dans Et à la fin, ils meurent), au métissage dans Racines » … ou encore à travers la mythologie, dans Eurydice, sorti il y a quelques mois aux éditions Delcourt.

« Solen Guivre a grandi au grand air marin de Bretagne où elle réside depuis. En primaire, Solen voulait devenir styliste pour mannequin « plus size », au collège, influencée par la lecture intensive de BD, elle se lance dans la création de ses histoires en ayant en tête de faire du « dessin » son métier. Diplômée en illustration en 2020, elle a travaillé en tant qu’illustratrice et artiste peintre ». Avec Eurydice, elle signe sa première BD en tant que dessinatrice. ( À quand la prochaine ?)
Questions à l’autrice
Notre jeune stagiaire Calie a posé quelques questions à Lou Lubie, qui a eu la gentillesse d’accorder de son temps à lui répondre.
D’abord, pourquoi avoir choisi ce mythe comme sujet ?
J’ai commencé à imaginer cette histoire en Terminale, quand j’avais 17 ans ! À cette époque j’aimais beaucoup le mythe d’Orphée et Eurydice parce que l’héroïne mourait à la fin. C’était un peu torturé et comme j’étais une adolescente mélancolique, ça faisait écho à mes propres questionnements.
L’histoire prend place dans un univers de papier : qu’est-ce que cela signifie ou symbolise pour vous?
L’histoire se passe dans une ville où tout est en papier, notamment le palais où sont censés vivre les dieux. En réalité, c’est une arnaque… C’est une métaphore du fait que tout est fictif dans cet univers, un peu comme un théâtre de marionnettes ou des ombres chinoises. On croit que tout est magnifique, alors qu’en réalité c’est une supercherie, une mise en scène faite par un architecte talentueux pour extorquer les voyageurs. Visuellement, c’était aussi très intéressant de travailler avec des origamis, car ça rendait possible plein de mises en scènes et de détails poétiques.
Il y a des différences entre la mythologie et votre adaptation. Une de ces différences concerne Eurydice et le serpent. Dans la mythologie, le serpent tue Eurydice, alors que dans votre adaptation, le serpent sert d’arme à Eurydice contre son agresseur, pourquoi ce choix ?
Dans cette réécriture, j’avais décidé qu’Eurydice serait maîtresse de son destin. C’est elle qui inflige la mort au lieu de la recevoir, en tuant l’homme qui abuse d’elle. C’est pour ça que j’ai décidé de faire du serpent une arme ! C’est une façon de faire un pied de nez au mythe d’origine, qui était très sexiste : renverser le rapport de force en faisant d’Eurydice une victime qui se rebelle et qui refuse de se laisser malmener.
Dans l’histoire originale, il n’y a pas d’agresseur… Pouvez-vous nous parler de votre choix d’introduire cette problématique des abus sexuels dans votre livre ?
En fait si, il y a bel et bien un agresseur dans le mythe d’origine ! Eurydice la nymphe, mariée à Orphée, est poursuivie par Aristée, qui est un dieu mineur de l’agriculture. Il la poursuit dans le but de l’agresser sexuellement, on ne va pas se mentir, même si c’est pas dit de cette façon dans le mythe… C’est en essayant de lui échapper qu’elle marche sur le fameux serpent et qu’elle meurt. J’ai repris ce personnage d’Aristée en en faisant un prince. D’ailleurs on va retrouver dans le dessin de Solen les abeilles qui sont le symbole du dieu Aristée et qui sont présentes sur les bannières du prince décédé au début de l’histoire.
Le personnage d’Eurydice dans votre adaptation est très moderne. Est- ce important pour vous qu’Eurydice soit un personnage féminin plus complexe, plus déterminé que dans l’histoire originale… ?
Dans le mythe d’origine, Eurydice est un personnage passif. D’abord elle est un objet de désir pour Aristée qui la poursuit, et ensuite elle est un objet de quête pour Orphée qui va la chercher aux enfers. À aucun moment elle ne décide par elle-même. Moi, je voulais faire une héroïne active. Le prince la désire toujours comme un objet, mais elle s’en sort en l’assassinant. Et Orphée la voit toujours comme un objet de quête mais elle refuse son statut de trophée et elle décide de rester dans les Enfers. C’est une femme qui refuse d’être soumise au désir des hommes et qui décide d’exister par elle-même.
Vous êtes connue et reconnue pour vos talents d’autrice, mais aussi de dessinatrice. Pourquoi avoir choisi de confier cette fois le travail d’illustration à Solen Guivre ?
Certes, je suis aussi dessinatrice, mais j’ai un style qui est assez minimaliste qui se prête mieux à la vulgarisation et au récit du quotidien, notamment parce que j’ai pas beaucoup d’imagination visuelle ! J’ai besoin de m’appuyer sur des références pour réaliser les décors, et je travaille beaucoup avec des photos avec Google Street View pour me documenter. En fait je suis absolument incapable de dessiner un univers imaginaire et encore moins d’y arriver avec ce niveau de détails et de qualité ! Je voulais des architectures fantastiques, de la lumière, des jeux sur la couleur, des ambiances, et cetera… C’est pour ça que je suis partie à la recherche d’une dessinatrice qui soit capable d’atteindre ce niveau de raffinement et de créativité. Et donc je suis très heureuse d’avoir pu confier cette histoire à Solen !
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- Article : Lalou
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