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Né libre

Le 20 décembre approchant, le sujet tombe à pic. Aujourd’hui, je vous parle du dernier opus d’Abd al Malik, à découvrir en salles dès le 03 décembre : « Furcy, né libre », et de ce qu’en dit son réalisateur.

Vous aimez le rap, le slam ? vous connaissez sûrement Abd al Malik, et l’avez même peut-être déjà vu en concert à la Réunion. Outre ses textes et son « cozé » déjà brillants, avec NAP (« New African Poets ») ou en solo, ses bouquins remarquables (La guerre des banlieues n’aura pas lieu, entre autres), le strasbourgeois multitâche, amateur de belles lettres, (notamment celles de Camus), donne aussi dans le théâtre et s’illustre au cinéma en tant que réalisateur…

Quelqu’un qui a donc des choses à dire, et vraisemblablement de façon intelligente : voyons donc ce que c’est que ce film.

Pour la petite (et la grande) histoire

Le pitch 

« A la mort de sa mère, l’esclave Furcy découvre des documents qui pourraient faire de lui un homme libre. Avec l’aide d’un procureur abolitioniste, il se lance dans une bataille judiciaire pour la reconnaissance de ses droits. »

Le film se présente comme une fiction librement adaptée du livre de Mohammed Aïssaoui, l’Affaire de l’esclave Furcy  : « une histoire d’abolition, mais plus largement des rapports de force, humains, sur l’importance de la mémoire collective et la retranscription de la lutte abolitionniste à des thématiques bien contemporaines. »

« Il fallait que je me saisisse du sujet, mais il fallait que j’aie quelque chose à en dire ».

A l’occasion d’un concert à la Réunion, Abd al Malik se voit offrir le fameux livre de Mohammed Aïssaoui : « ça serait bien de l’adapter pour le théâtre », lui dit-on. Pas le moment. Pas prêt… Lue dans l’avion du retour, l’histoire commence pourtant sa lente infusion. Dix ans plus tard, les étoiles s’alignent. « Je me sentais prêt à l’aborder quand Etienne Comar m’appelle pour me proposer d’adapter… le livre de M. Aïssaoui ! Il fallait que je me saisisse du sujet, mais il fallait que j’aie quelque chose à en dire, et je pensais aussi _je le pense toujours _ que cette histoire signifie quelque chose de fondamental aujourd’hui… par rapport aux temps que l’on traverse en France et dans le monde. »

Au casting, Makita Samba incarne Furcy, Ana Girardot sa compagne Virginie. Romain Duris, Vincent Macaigne et Philippe Torreton font également partie de l’équipe. Ça donne quoi ? Un film « au national », sur l’histoire en partie réunionnaise d’un destin qui s’inscrit dans notre Histoire à tous.

Lumière sur une figure exemplaire

« Je ne suis pas un historien, je suis un artiste »

Il paraît que Furcy a eu lui-même des esclaves à son service. Certes, mais le propos artistique du film n’est pas là. Pour Abd al Malik, c’est clair. « Ce n’est pas ça qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse c’est de montrer l’histoire d’un homme qui se libère, de lui-même, de sa condition », notamment par le savoir et par le droit. L’idée est de « respecter son esprit de liberté et sa détermination. Furcy n’est pas un héros, mais son action est héroïque. Sa détermination a donné une impulsion au combat abolitionniste. C’est une figure qui peut rayonner pour la Réunion, pour la France, pour le monde ».

En effet, le film ne dépeint pas le portrait fantasmé d’un héros révolutionnaire à la sauce hollywoodienne (on s’en doutait un peu), mais un tableau résolument nuancé de la réalité d’une société, d’une époque… et de gens qui auraient pu être « nous », au fond. Vu comme ça, la détermination sans faille de Furcy force le respect et fait exemple. Cette ténacité a apporté une impulsion dans la lutte d’alors : elle est toujours inspirante dans les combats encore à mener.

« Raconter l’Histoire, c’est bien ; l’incarner, c’est encore autre chose » : c’est ce qui permet de s’identifier. Pour Abd al Malik, il est important de proposer de cette façon, notamment à la jeune génération, des figures positives d’identification.

Pas causant, causant juste

Attention attention, je ne fais part ici que de mon ressenti. Au visionnage, le film me semble peu bavard : ça parle sans trop de mots… mais quand mots il y a, on les entend vraiment.

A commencer par le personnage de Furcy.

Dans la peau de Furcy

« Il ne parle pas beaucoup, d’abord parce que c’est un esclave, et que les esclaves n’avaient pas voix au chapitre », explique le réalisateur. Dès lors, « comment montrer l’intelligence, la dignité, la ténacité, sans mots ? ». Le travail de l’acteur, Makita Samba, est en cela remarquable. « C’est un grand bosseur ». Pour incarner son personnage, il a travaillé avec des coaches sur les mouvements du corps, avec des nutritionnistes aussi, pour figurer les évolutions du personnage dans sa corpulence. Il a aussi travaillé avec des coaches de danse, sur la tenue de corps… Sans compter les 5 heures de maquillage nécessaires avant les tournages. C’est ce qu’on appelle donner de sa personne. Et ce travail est à mon avis payant, subtilement convaincant à l’écran.

De façon plus générale, Abd al Malik confirme sa volonté de ne pas délayer le sens dans d’inutiles « blablas ». « Tout doit avoir du sens. Chaque détail, chaque parole, chaque mouvement de caméra a un sens. Je souhaitais raconter dans l’économie de bavardage ». La justesse est recherchée de la même façon dans les mots « qu’en termes d’image et d’esthétique. »

« Les temps changent »

La phrase est dite au dénouement du procès et remplit mon petit cœur d’une drôle de joie et, étonnamment… d’espoir ? En fait, pas si étonnant que ça. Ces trois mots sonnent comme une victoire sur l’écrasante fatalité. Une petite voix qui dit « vous voyez, c’est possible. Ça s’est déjà passé, ça peut se passer encore ».

Malaise et réconciliation

J’avoue : une bonne première moitié du visionnage ne m’a pas chanté les fleurs et les petits oiseaux. Comme toujours avec ce qui touche au sombre passé de « mes ancêtres », ça me chatouille l’identité, entre nausée, incrédulité, et un vague sentiment de porter en soi le « sac » hérité des deux côtés. Métissée, créole, française… la réunionnaise qui vous parle porte (peut-être comme d’autres), deux ou trois blessures pas très nettes en héritage.

« Comment faire quand on a dans son sang l’opprimé et l’oppresseur ? »

Un film sur Furcy, à la Réunion, aura forcément un écho particulier (plus ou moins positif évidemment : chacun son ressenti). Pour moi, le vague malaise est probablement celui d’un conflit, que le film réveille pour mieux l’apaiser. Abd al Malik réagit : « dès le départ, je voulais en faire un outil culturel et artistique de réconciliation ». Bingo.

Et d’ajouter : « si on connaît notre histoire, on peut déposer nos sacs de douleur ».

Furcy, c’est l’histoire d’un esclave qui se libère lui-même, un homme qui a appris à lire et qui a choisi de se battre par et avec le Droit. C’est l’histoire « d’un », dont la détermination a porté « d’autres », (qui d’ailleurs n’avaient pas plus à y gagner que ça pour eux-mêmes), qui se sont engagées pour des idéaux. De cette façon, un homme a transcendé sa situation… et d’autres après lui. « Furcy, c’est le combat perpétuel pour la liberté ».

« Ensemble, faire France, faire Monde »

Le film retrace une longue bataille judiciaire. L’histoire montre au final que le Droit prévaut. Ça aussi, ça réconcilie avec ce que peut être la France. Il est bon parfois, de se rappeler que les trois mots de sa devise ont eu, peuvent, doivent avoir un sens. « Liberté » en est le tout premier, ce n’est pas rien quand on y pense. « Ce qui m’intéresse, c’est de nous réconcilier avec la France ». Elle porte « des valeurs qu’on appelle de nos vœux … En ayant vu son Histoire obscure on peut choisir d’embrasser son côté lumineux ».

Lalou

Merci à Abd al Malik pour l’échange !

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